2017-05-20

 

Singularité théâtrale

C'est une pièce de théâtre qui dure quinze secondes...  La Singularité est proche de Jean-Philippe Baril Guérard (auteur et metteur en scène) est présentée à l'Espace libre jusqu'à ce soir.  Elle imagine le transfert de la personnalité d'une morte à son avatar (vécu de l'intérieur, d'où la distorsion temporelle qui étire quinze secondes sur une heure et quart) dans le contexte d'une société capable d'offrir la résurrection en série à ses citoyens.  Il s'agit donc de science-fiction franche et assumée, ce que l'on retrouve rarement au théâtre québécois, en dépit de quelques exceptions comme Alpha du Centaure (2007), Transhumain (2008) ou Les Mondes possibles (2008), sans parler de la pièce Le Bras canadien et autres vanités (2013) ou l'adaptation en 2006 de L'Autre Monde de Cyrano de Bergerac que j'avais également vue à l'Espace libre.

La conceptualisation du transfert reste un peu vague.  S'agit-il d'une extraction des vestiges mémoriels dans le cerveau d'une noyée ?  Faut-il supposer qu'il y a un implant qui enregistrait les souvenirs de la protagoniste, Anne, jusqu'à sa fin tragique, comme dans « Learning to be me » dans le recueil Axiomatic (1995) de Greg Egan ?  Ou s'agirait-il plutôt de copies de sauvegarde de sa personnalité, comme dans l'univers des « Eight Worlds » de John Varley, ce qui fait remonter l'idée aux années 70 ?  Toutefois, comme Anne conserve un souvenir de ses dernières minutes de vie, il faudrait que la copie de sauvegarde soit mise à jour en continu (dans le nuage ?) et en temps presque réel.

Néanmoins, la mise en scène de ce transfert est excellente.  Deux versions d'Anne surgissent et s'affrontent.  D'une part, il y a celle qui vient de mourir et qui revit ses souvenirs les plus récents à partir d'un moment agréable au bord d'une plage.  D'autre part, il y a celle qui s'échafaude à partir de la « cartographie des souvenirs » de l'ancienne version et qui réclame de réviser les moments désagréables qu'elle ne désire pas conserver.  Ce refus du malheur et même des simples imperfections de la vie trahit une faille fondamentale de la personnalité d'Anne, que la pièce finira par élucider.

L'instabilité de la réalité remémorée rappelle ici un peu la pièce Constellations (2012) de Nick Payne, qui explorait les possibles quantiques dans un registre distinct mais un peu apparenté.  L'intrusion dans les souvenirs d'Anne d'un personnage « pas rapport », Bruno, un gnochon de service qu'elle avait côtoyé au boulot des années auparavant, sert à la fois à détendre l'atmosphère, à souligner la facticité de l'action et à préparer la révélation finale (un peu télégraphiée).  Les personnages du drame mémoriel finissent d'ailleurs par interpeller Anne pour lui rappeler qu'ils ne sont pas les personnes qu'elle connaît depuis des décennies, mais les représentations qu'elle s'en fait.  Malgré le flou du concept, ces dialogues à plusieurs niveaux ont ici une justification que n'ont pas toujours les jeux métafictionnels à la Pirandello, précisément grâce à la démarche science-fictive de l'auteur.

Le dévoilement des rapports entre Anne et sa sœur Élise constitue le point d'orgue de la pièce, même s'il a été aussi préparé par l'ébauche d'une histoire d'amour entre Anne et David.  Ce dernier est un « Organique » qui refuse la réincarnation sérielle (ou appelons-la aussi la métempsycose technologique) pour des raisons qui restent un peu nébuleuses.  Il a son corps d'origine et il a trente ans, ce qui trouble Anne, qui a 196 ans bien sonnés en tant que « Synthétique ».

La relation au temps des Synthétiques capables de se réincarner dans des corps nouveaux est forcément différente de celles des Organiques qui ne vivent qu'une vie.  Est-ce que la mort donne plus de prix à chaque moment, même s'il est imparfait ?  En revanche, l'immortalité devrait permettre d'améliorer son expérience de l'existence, d'une vie à l'autre — si ce n'est qu'en amendant ses souvenirs...  La pièce n'explore pas complètement cette piste, car David met plutôt Anne au défi d'imaginer la finitude de son existence, puisque le Soleil périra un jour en détruisant la Terre.  Si toute existence a un terme dans un univers fini, la durée de l'existence importe-t-elle ?

David a mis le doigt sur un point sensible pour Anne, comme il était inévitable dans le contexte de la reconstitution de sa personnalité et de son passé.  La vérité sur les 72 transferts antérieurs de la mémoire d'Anne éclate enfin, mais Anne 74 espère encore faire mieux qu'Anne 73.  Elle sera plus belle, plus parfaite, moins malheureuse — même si elle se souviendra d'un party de plage perturbé par la présence d'un Bruno qui n'avait aucune raison de se trouver là et qui la mettra en garde contre la tentation de se reposer uniquement sur ses souvenirs.

Ce questionnement sur l'immortalité est à rapprocher peut-être du roman Le Projet Éternité (2016) de Jean-François Beauchemin, où la possibilité de l'immortalité inspire également la méfiance plutôt que l'espérance.  Il se double ici d'une réflexion qui porte moins sur l'identité que sur la construction de la personnalité.  Peut-on échapper à sa souffrance en altérant le passé dont on se souvient ?

Bref, la compagnie du Théâtre en petites coupures a eu l'audace d'aborder un thème peu commun.  Les acteurs — Isabeau Blanche, Olivier Gervais-Courchesne, Mathieu Handfield, Maude Hébert, David Strasbourg et Anne Trudel — jouent avec justesse, et même avec intensité quand il le faut.  Jeudi soir, la performance a été suivie d'une conversation de l'auteur, Jean-Philippe Baril Guérard, avec la créatrice Dominique Leclerc, qui a conçu la pièce Post Humains de la compagnie TRS-80 présentée à l'Espace libre en octobre prochain.  Mathieu Dugal, de l'émission radio-canadienne « La Sphère », était censé animer, mais il est arrivé en retard parce qu'il croyait que la représentation avait lieu une heure plus tard.

L'auteur admet avoir emprunté le titre de sa pièce à l'ouvrage de Ray Kurzweil, The Singularity Is Near (2005), tout comme les idées brassées par Kurzweil l'ont beaucoup inspiré.  (J'en profite donc pour inclure la numérisation de la couverture de mon exemplaire...)
J'ai dû partir avant la fin de la table ronde, mais je n'ai pas entendu le dramaturge évoquer Vernor Vinge.  En revanche, Dominique Leclerc a évoqué sa découverte du milieu des transhumains, cyborgs et biohackers.  (J'ai dû sourire une fois ou deux en les écoutant puisque je me souviens de l'arrivée de l'extropianisme sur internet dans les années 1990, tandis que la mention de corps cryogénisés en vue d'une éventuelle résurrection, qui a fait sursauter dans la salle, me rappelle surtout mon feuilleton sur le sujet en 1985-1987...)  Après avoir répondu quand l'animateur improvisé avait posé une question à Leclerc, Baril Guérard a enchaîné en mentionnant la possibilité de changer de corps pour bénéficier de nouveaux modèles améliorés, plus éco-énergétiques par exemple, en attendant un transfert complet dans la virtualité.  Il anticipait une question dans la salle qui s'inquiétait des conséquences environnementales d'une telle immortalité effective pour la planète.

Leclerc a cité (rapidement) la prothèse complète (whole-body prosthetic) souhaitée par Natasha Vita-More comme exemple de démarches actuelles.  Baril Guérard a ensuite abordé les questions de l'incarnation et de l'identité (défrichées de manière brillante par Stanislas Lem, rappelons-le, par le chapitre sur la « phantomologie » dans sa Summa technologiae de 1964) en soulignant que l'upload d'une personnalité implique un dualisme (âme/corps, logiciel/matériel) qui n'est pas nécessairement confirmé par les dernières découvertes scientifiques.  Il a soutenu qu'il était nouveau de s'inquiéter du prix à payer pour ces nouvelles technologies, tant du point de vue littéral (qui pourra se permettre financièrement de bénéficier du transfert de personnalité d'un corps à un autre ?) que du point de vue des impacts sociaux et environnementaux.  (Ceci occulte quand même un grand nombre d'ouvrages de science-fiction sur ce sujet, en passant par The Stars My Destination d'Alfred Bester, le cyberpunk qui reposait sur une répartition inégale du « futur » ou la série « Sleepless » de Nancy Kress.)

La culture québécoise est en train d'assimiler le futurisme.  Même si les gardiens du sérail restent allergiques au mot même de science-fiction (il fallait entendre hier les participants à l'émission « Plus on est de fous, plus on lit » parler de La Servante écarlate d'Atwood ou d'Orphan Black sans jamais prononcer le mot), les procédés et les tropismes de la science-fiction imprègnent de plus en plus la culture qui se fait au Québec.  Avec de trente à cinquante ans de retard sur la littérature de science-fiction, certes, mais aussi avec une perspective additionnelle, qui sera peut-être la clé de créations aussi abouties.

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