2006-07-20

 

Des évacués insatisfaits

On entend beaucoup dans les médias les récriminations des Canadiens évacués du Liban. Mais il y a clairement des choses qu'on ne dit pas.

D'abord, on peut poser que les Canadiens qui peuvent se permettre de partir séjourner au Liban, même en famille, ne sont pas pauvres, par définition. Par conséquent, ils sont habitués à un certain niveau de vie et ils tolèrent plus difficilement certaines privations. Qu'ils aient été obligés de coucher à même le plancher ou le pont du navire affrété pour la traversée de Beyrouth à Chypre n'horrifiera que ceux qui n'ont jamais voyagé qu'en première classe. Je me souviens qu'en 1990, lorsque j'avais pris le traversier qui se rendait du Havre à l'Irlande, j'avais bel et bien dormi sur le plancher de la salle commune (mais il y avait du tapis, admettons) dans les deux sens. Et il est consternant de noter que ceux qui se plaignent d'avoir passé des heures au soleil à attendre semblent souvent dépourvus du moindre couvre-chef. Et on finit aussi par se demander s'il était absolument impossible pour tous les évacués d'emporter un peu d'eau ou de nourriture (encore qu'on peut en général s'en passer pendant une douzaine d'heures sans mourir). Dans de telles circonstances, les organisateurs d'une évacuation ne peuvent-ils compter sur un minimum de prévoyance de la part des évacués? Certains ont traîné leurs bagages jusqu'au port, mais sans emporter de chapeau, d'eau ou de nourriture, de toute évidence...

Bref, la confusion a bon dos, mais l'incurie des organisateurs canadiens de l'évacuation est sans doute réelle. Seulement, il y a quelque chose qu'on ne dit pas...

Tout comme le désastre causé par l'ouragan Katrina avait mis en lumière les failles d'une administration Bush dédaigneuse de la bonne gestion de sa fonction publique, l'évacuation chaotique des Canadiens met en lumière le sous-financement chronique de la chose publique au Canada.

L'autre jour, j'entendais dire à la radio que l'ambassade canadienne au Liban comptait dix employés. En 2000, en tout cas, elle en comptait neuf, plus dix-huit employés recrutés sur place. Faites le calcul. Sur les 30 000 ou 40 000 citoyens canadiens au Liban, mettons que 10 000 ont tenté d'appeler l'ambassade en fin de semaine, et mettons que chaque appel aurait duré au moins 2 minutes s'il avait été possible de répondre et de traiter chaque cas. Il aurait fallu que chacune des 27 personnes disponibles en 2000 passe douze heures au total au téléphone, sans discontinuer et sans rien faire d'autre, comme organiser l'évacuation...

Ergo, les Canadiens qui se plaignent de n'avoir pu communiquer avec l'ambassade manquent totalement de réalisme... ou c'est le gouvernement canadien qui a manqué totalement de réalisme en affectant aussi peu de personnes à cette ambassade. La population canadienne du Liban représente sans doute 0,1% de l'ensemble de la population canadienne durant l'été (et baisse sûrement l'hiver). En 2000-2001, la fonction publique du Canada comptait entre 150 000 et 200 000 personnes. En appliquant une proportion simpliste, on aurait donc quelque chose comme 150 à 200 personnes en poste dans cette ambassade...

Mais soyons plus précis. On estime à 2,7 millions le nombre de citoyens canadiens qui vivent à l'étranger. Les quelque 30 000 Canadiens du Liban représenteraient environ 1% du total. Quant au ministère des Affaires étrangères, il compte 4 000 employés (mais qui ne sont pas tous postés à l'étranger, évidemment). Ceci suggère quand même que l'ambassade canadienne au Liban aurait dû compter quelques dizaines d'employés...

Le fait est, qu'après les coupures de l'ère Chrétien et l'élimination des déficits, les gouvernements successifs de Chrétien, Martin et Harper ont systématiquement refusé de réinvestir dans la fonction publique, privilégiant soit de nouveaux programmes soit de nouveaux transferts de fonds (vers les villes, vers les autochtones) soit de nouvelles réductions d'impôt. Les Conservateurs ont reconnu les carences dans le domaine militaire, mais ils ont essentiellement refusé d'augmenter les moyens des autres corps de l'État. Cela leur retombe sur le nez, maintenant, mais on peut tenir pour certain qu'ils feront de leur mieux pour éviter qu'on soulève la question...

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