2017-07-05

 

Chroniques post-apo du Plateau

Il y a des livres destinés aux enfants qui ne sont pas que pour les enfants.  En fait, dans un monde de l'édition qui segmente sa clientèle à tout va, certains titres se retrouvent assis un peu malaisément entre la table des petits et celle des grands.  Leur richesse, c'est de parler à tous, pas toujours pareillement, mais avec autant de vérité, comme dans le cas du Petit Prince de Saint-Exupéry.  L'an dernier, Annie Bacon a signé un livre (en principe pour les douze ans et plus) intitulé Chroniques post-apocalyptiques d'une enfant sage (Bayard), qui s'inscrit dans cette catégorie et qui est un des textes les plus réussis de la science-fiction québécoise sur l'existence après l'apocalypse.
Il n'est pas assez long pour être un roman, et sans doute pas non plus pour être une novella, même si je n'ai pas compté les mots.  Son charme se compte plutôt en coups de cœur.  On retrouve presque la sensibilité d'une Esther Rochon, qui avait écrit « La nappe de velours rose » (1986) dans un registre pas si éloigné de celui que Bacon adopte.  Toutefois, l'héroïne est ici une petite fille, Astride, que ses parents ont sauvée d'une catastrophe presque universelle (et essentiellement inexpliquée).  Enfant sage, Astride se réfugie dans un bibliothèque et fait l'apprentissage de la survie, jusqu'à ce qu'une rencontre fortuite avec un aîné ranime aussi chez elle l'espoir de revivre un jour.

L'écriture lapidaire rapproche la narration du conte, mais l'écriture ramassée n'exclut pas l'émotion.  Le sacrifice des parents d'Astride concrétise tout le tragique d'une catastrophe qui balaie des milliards d'affections sincères, de dévouements tranquilles et de labeurs investis en vain pour construire un monde meilleur.  C'est le prix à payer pour avoir refusé de voir venir les catastrophes annoncées.

La tonalité du texte balance entre l'humour discret distillé par des situations incongrues et la tension sous-jacente d'une existence désormais sans garde-fou.  Les jeunes lecteurs apprécieront-ils un texte plus poétique, sans victoire éclatante ou fin heureuse, même si le personnage principal leur ressemble ?  Quoi qu'il en soit, l'histoire d'Astride, empreinte d'une fantaisie ourlée de désespoir, est à la fois prenante et mémorable.

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2017-07-04

 

S'enrichir en dormant dans la science-fiction

On attribue parfois à H. G. Wells la paternité d'un concept devenu classique dans la science-fiction du vingtième siècle, soit celui du voyageur temporel qui en sautant dans l'avenir s'enrichit immensément parce qu'il a eu la prévoyance de placer une petite somme dans un instrument d'épargne qui porte intérêt.  Grâce aux intérêts composés, la petite somme se transforme en fortune.  Par exemple, James Gunn le décrit ainsi, dans The Science of Science Fiction Writing (2000) :

« When the Sleeper Wakes [Quand le dormeur s'éveillera] owes so much to the tradition described in the title that the mechanism becomes unimportant; it was a hoary convention even then.  What Wells added was the concept that the Sleeper's fortune had grown over the centuries until he owned half the world; trustees act in his name to oppress the workers into the Labour Company.  Harry Stephen Keeler used a similar notion in a 1927 story, "John Jones' Dollar," in which a single dollar grows by compound interest over the centuries to exceed the value of the solar system. »

Dans la production wellsienne, on peut retracer la genèse de When the Sleeper Wakes jusqu'aux années 1897-1898 quand, à la publication de la nouvelle « A Story of the Days to Come », succède le début de la parution du roman en feuilleton dans The Graphic.  Toutefois, l'idée de l'enrichissement obtenu par un personnage arrivé dans son propre futur remonte plus loin.

Dans la proto-science-fiction francophone, elle est clairement exposée dans le roman L'Homme à l'oreille cassée (1862) d'Edmond About.  Le colonel Fougas, ressuscité d'une dessication salvatrice, apprend qu'il est millionnaire :

« Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez.  Il vous a légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille francs, dont vous êtes le légitime propriétaire.  Or comme un capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de sept cent cinquante mille francs, en 1852, un million et demi.  Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de M. Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devrz trois millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. »

Je n'affirmerai pas que c'est l'origine de l'idée, mais elle est claire et a son importance dans l'intrigue. 

En guise de conclusion, il convient de noter que H. G. Wells (1866-1946) aurait pu la découvrir dans le roman d'About, car celui-ci a été traduit et publié en anglais aux États-Unis en 1872-1873.  Pas par n'importe qui, d'ailleurs, mais par Henry Holt, le co-fondateur d'un empire de l'édition qui existe encore, Henry Holt and Company.  Et The Man With the Broken Ear incorpore bel et bien le passage que je cite ci-dessus...

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2017-06-29

 

Un sonnet de la Révolution scientifique

Tirer d'un ver l'éclat et l'ornement des rois,
Rendre par les couleurs une toile parlante,
Emprisonner le Tems dans sa course volante,
Graver sur le papier l'image de la voix,

Donner aux corps de bronze une âme foudroyante,
Sur les cordes d'un luth faire parler les doigts,
Savoir apprivoiser jusqu'aux monstres des bois,
Brûler avec un verre une ville flottante ;

Fabriquer mille objets d'atomes assemblés,
Lire du firmament les chiffres étoilés,
Faire un nouveau soleil dans le monde chimique ;

Dompter l'orgueil des flots et pénétrer partout ;
Assujettir l'enfer dans un cercle magique :
C'est ce qu'entreprend l'homme, et dont il vient à bout.


 « Prodiges de l'esprit humain », Étienne Pavillon (1632-1705)

2017-06-01

 

Le sonnet du départ

LE ROC PERCÉ

C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise,
Que les assauts du nord ont en vain secoué,
Que le marsouin, passant par bandes sous la brise,
Vient frôler quelquefois de son dos tatoué.

Lorsque le soir descend sur son énorme frise,
L'ombre géante emplit son large flanc troué
Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise,
Compagne de l'azur, la lumière a joué.

Défiant, calme et seul, les plus hautes marées,
Ses roches, par les flots saumâtres entourées,
Depuis des milliers d'ans, narguent les vents amers,

Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers,
Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques,
Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.

(Gonsalve Désaulniers, 1863-1934)

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2017-05-29

 

Quand Jules-Paul Tardivel imaginait l'ascenseur orbital...

Premier romancier québécois de science-fiction, Jules-Paul Tardivel (1851-1905) est une figure paradoxale de la littérature canadienne-française, à la fois contempteur ultramontain du progrès et rêveur de futurs canadiens qui s'intéresse aux sciences et techniques de son temps.  Dans son journal modestement baptisé La Vérité, il a traduit lui-même le célèbre récit dualiste de Robert Louis Stevenson sous le titre « Le cas extraordinaire du Dr Jekyll et de M. Hyde » (qu'il éditera plus tard).  Du coup, il ne se prive pas de reprendre les autres journalistes québécois qui publient parfois n'importe quoi dans le domaine des sciences et des techniques.  Ainsi, en février 1903, il se moque de la crédulité du Soleil de Québec qui donne un peu de publicité à une invention farfelue venue des États-Unis :

Vive la science !

Le  Soleil, de samedi dernier, consacre toute sa sixième page à entretenir ses lecteurs du projet d'un certain inventeur (?) de Chicago qui prétend avoir trouvé le moyen d'ériger une "échelle électrique" qui ira porter, dans "le champ magnétique de l'éther", bien au-delà de l'atmosphère de la terre, un appareil du joli poids de 5000 tonnes.  Grâce à cet appareil qui flotterait dans les espaces, et qui sera réuni à la terre par un fil, l'inventeur pourra fournir un pouvoir électrique de 144,000 chevaux ; et une cinquantaine de ces appareils, solidement établis au-dessus de notre atmosphère, donneraient assez de pouvoir "pour chauffer et éclairer le monde et faire tourner toutes les roues sur terre et sur mer".  Il est bien connu que la quantité  d'électricité qu'on trouve dans "l'espace compris entre les planètes", est "inépuisable".  Tous ceux qui y sont allés le savent.

Cette invention est tellement absurde que c'est à peine une mystification ; et, cependant, le Soleil prend cela au sérieux !  "Le succès de l'invention paraît assuré", dit gravement notre confrère !

On ne dit pas comment l'inventeur fera parvenir son appareil de 5000 tonnes dans les régions éthérées.  C'est là son secret, paraît-il.  Nous croyons bien que c'est un secret !  Mais ce qui est certain, pour l'inventeur du Soleil, c'est que l'appareil, une fois rendu à une certaine hauteur, au lieu de peser, c'est-à-dire au lieu de vouloir retomber sur la terre, ne cherchera qu'à s'en éloigner davantage ; de sorte qu'il suffira d'allonger le fil pour envoyer l'appareil à la hauteur qu'on voudra !

C'est d'une simplicité remarquable !

Il est vraiment dommage que Jules Verne n'ait pas connu cette invention.  S'il en avait seulement entendu parler, au lieu d'envoyer ses gens à la lune en boulet de canon, il leur aurait fait construire un chemin de fer à notre satellite.

* * *

Je ne reproduis pas le reste du commentaire de Tardivel, qui trahit une certaine incompréhension de la rotation de la Terre et du mouvement des objets qui lui sont attachés.  Comme je n'ai pas cherché à retrouver l'article du Soleil ou la proposition du concepteur étatsunien, je préfère m'abstenir de porter des jugements définitifs.  Le projet en question représenterait-il une première intuition de l'énergie électrique qu'il est possible de générer dans l'espace au moyen d'un fil conducteur en mouvement relativement au champ magnétique terrestre ?  Là encore, sans disposer de tous les détails, il vaut mieux ne pas se prononcer.  Le concept est toutefois à l'étude depuis les années 1990 et il avait inspiré ma nouvelle « Tether » en anglais dans l'anthologie Orbiter (Toronto, Trifolium, 2002).

L'extension d'un fil à partir d'un point d'équilibre en orbite rappelle aussi le concept de la tour orbitale, ou ascenseur spatial.  Konstantin Tsiolkovsky avait déjà proposé en 1895 la construction d'un tour qui rejoindrait l'orbite géostationnaire, d'où il serait effectivement possible de libérer des objets qui ne succomberaient plus à la gravité terrestre, mais les historiens du concept n'ont recensé personne avant Artsutanov (en 1959) à avoir proposé d'aller plus loin que l'altitude géostationnaire.  Il y aurait donc une recherche à faire dans ce cas pour éclaircir un point de l'histoire des techniques, ou plutôt l'histoire des prototechnologies.

Je retiens donc la suggestion plaisante de Tardivel comme une première préfiguration d'un concept qui a connu depuis une fortune certaine dans la science-fiction, sinon dans la réalité.

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2017-05-27

 

Une dictée vernienne

Au Québec, que recommandait-on comme dictée aux élèves du primaire (entre la première et la huitième années d'instruction) en 1892 ?  Un extrait des Indes noires de Jules Verne :

LA TERRE AUX ÉPOQUES GÉOLOGIQUES

Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde (1) terrestre était encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l’entourait, toute saturée de vapeurs d’eau et largement imprégnée (2) d’acide carbonique (3). Peu à peu ces vapeurs se condensèrent (4) en pluies diluviennes (5), qui tombèrent comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques millions de milliards de bouteilles d’eau de Seltz (6).  C’était, on effet, un liquide chargé d’acide carbonique  qui se déversait torrentiellement sur un sol pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes, à la fois maintenu dans cet état semifluide autant par les feux du soleil que par les feux de la masse intérieure.  C’est que la chaleur interne n’était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre, peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s’épancher à travers ses pores (7). De là, une phénoménale végétation — telle, sans doute, qu’elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures. Vénus ou Mercure (8), plus rapprochées que la terre de l’astre radieux.

Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts immenses; l’acide carbonique, si propre au développement du règne végétal, abondait ; aussi les végétaux se développaient-ils sous la forme arborescente (9) : il n’y avait pas une seule plante herbacée ; c'étaient partout d’énormes massifs d’arbres, sans fleurs, sans fruits, d’un aspect monotone, qui n’auraient pu suffire à la nourriture d’aucun être vivant. La terre n’était pas prête encore pour l’apparition du règne animal.

(L'Enseignement primaire, décembre 1892)

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2017-05-23

 

Nouvelles pièces au dossier Louis Perron

En fouillant précédemment la vie de Louis Perron, auteur d'origine française intégré au DALIAF, j'avais tiqué en relevant la publicité qu'il se fait à son arrivée à Montréal, quand il se présente comme expert en ballons et dirigeables.  Si cela cadrait plus ou moins avec sa pratique d'architecte et ingénieur civil, ainsi qu'avec ses écrits ultérieurs sur les grandes inventions contemporaines, c'était néanmoins inattendu à cette époque.  Néanmoins, un article paru avant son départ au Canada dans le numéro d'octobre du périodique Paris-Canada (p. 4) d'Hector Fabre confirme que son intérêt pour l'aérostation n'était pas que vantardise et qu'il figurait en fait au nombre des plus fervents aéronautes de son temps.  (Du coup, il conviendrait de fouiller un peu les histoires de l'aérostation en France dans les années 1870 et 1880 pour tenter de retrouver sa trace.)  Voici l'article :

AÉRONAUTES FRANÇAIS AU CANADA 

L’académie d’aérostation météorologique de Paris a donné dans sa salle des fêtes, 3 rue de Lutèce, un punch d’adieu à son pré­sident d’honneur, M. L. Perron, qui partait pour le Canada.

En raison du pays qui va devenir pour M. Perron, une nouvelle patrie, cette réunion a pris bientôt un caractère tout-à-fait canadien. Le Président de l'Académie, M. Wilfrid de Fonvielle, qui avait eu la courtoisie de nous inviter, lui a dès le début, dans son discours d’ouverture, donné ce caractère.  Le célèbre auteur des Aventures des grands aéronautes, de la Conquête du Pôle Nord, de Néridah, les Drames de la science, les Grandes ascensions maritimes, et de tant d’autres ouvrages de science aérostatique, a rappelé ce fait que Cyrano de Bergerac, le Jules Verne du dix-septième siècle, faisait attérir [sic] à Québec, le ballon créé de toutes pièces, et bien avant la lettre, par sa féconde et fantaisiste imagination.  Il a assuré à M. Perron, qu’en débarquant, à Québec, il éprouverait le même étonnement joyeux que les aéronautes de Cyrano de Bergerac, et il a fait aux applaudissements de l’auditoire, de sa voix chaude et vibrante, un tableau de la situation prospère et désormais inébranlable que la nationalité Canadienne-Française occupe sur le sol d’Amérique. Il a terminé par des considérations élevées nécessairement à la hauteur de son sujet, et exprimant l'espoir que les progrès de la science permettraient un jour aux nombreux amis de M. Perron, d’aller le retrouver au Canada après avoir traversé l'Atlantique en ballon.

On a écouté avec beaucoup d’attention et d’intérêt, une véritable conférence, lue par M. Maret-Leriche. Nous regrettons que le manque d’espace ne nous permette pas de publier le texte de cette conférence très nourrie de renseignements, qui témoignent d’une étude approfondie et des sentiments patriotiques de son auteur.

Puis, M. Eugène Godard, doyen des aéronautes de. France, a, dans une allocution très chaleureuse, rappelé son séjour en 1856, à Montréal.  Le souvenir ému qu’il a gardé de l’hospitalité montréalaise a très vivement impressionné les assistants. Nous sommes heureux à notre tour de le transmettre à nos lecteurs canadiens qui s’en montreront non moins vivement touchés.

Cette fête a pris fin au milieu des effusions des membres de l’académie d’aérostation et de leurs bons souhaits pour le succès de M. Perron, leur président d’honneur, dans sa nouvelle patrie qui, selon l’expression de M. Wilfrid de Fonvielle, est toujours la patrie française.

— — —

De fait, ma reconstruction de la vie de Louis Perron à partir de sources primaires est confirmée par la notice de son décès rédigée par Édouard-Zotique Massicotte dans le numéro de janvier 1923 (.PDF) du Bulletin des recherches historiques (p. 24) :

Louis-Auguste Perron — Né à Paris, le 16 janvier 1844. Il fit la campagne de 1870, puis se livra à l’étude de l’aéronautique. En 1884, il fonda à Paris le Journal d'aérostation, dont l’existence fut éphémère. M. Perron quitta alors la France à destination du Canada. Pendant cinq ans, après 1890, il fut attaché à la rédaction du Samedi. Lors de son décès, survenu le 2 octobre 1916, il était de la société Asselin et Perron, architectes.

— — —

Enfin, nous pouvons enrichir notre connaissance de la vie de Perron en citant un témoignage du jeune « Henry de Graffigny », auteur de proto-science-fiction à ses heures et modèle d'un personnage de Céline dans Mort à crédit.  Dans son ouvrage Récits d'un aéronaute (deuxième édition, 1886), c'est Perron qui apparaît dans le récit d'un affrontement d'aéronautes anglais et français le 25 octobre 1879 (pp. 38-39) :

Une autre course, faite à dessein, eut lieu le 25 octobre 1879, à Londres.  Ce concours international avait été organisé par la Society of Balloons of the [sic] Great-Britain (Société des ballons de la Grande-Bretagne). Le ballon anglais l'Éclipse, du cube de 900 mètres, devait être dirigé par M. Wright et le ballon français Académie d'aérostation météorologique n° 1, de 1,200 mètres de capacité, devait être monté par M. Perron, président de cette société, W. de Fonvielle, vice-président, et le commodore Cheyne.

Le sacramentel « Lâchez tout! » se fait entendre, les deux ballons quittent le sol glacé de Crystal-Palace of Sydenham et bondissent dans les airs.

Le ballon français jette du lest et monte...  Il atteint bientôt l'épaisse couche de nuages qui pèse éternellement sur la froide Albion; il la traverse et il monte dans l'espace resplendissant de lumière. Quinze cents mètres!  La dilatation s'opère, le ballon monte et glisse comme un météore dans l'azur des cieux.  Deux mille mètres! il monte toujours.  Enfin, à 7,000 pieds, la marche ascensionnelle s'arrête et l'Académie d'aérostation prend son vol en ligne droite.

Bientôt le soleil, s'abaissant sur l'horizon, rappelle aux hardis voyageurs que l'heure s'avance et qu'il faut descendre.  Les instruments de physique sont hissés dans un panier dans le cercle, et Perron saisit la corde de soupape...

Le gaz siffle en s'échappant, l'aérostat atteint les nuages sur lesquels, un peu auparavant, son ombre victorieuse courait.  Il s'y enfonce et, de la lumière, il retombe dans le brouillard.

Quand la couche vaporeuse est traversée, les aéronautes poussent un cri : — La mer !

En effet, la mer immense apparaît aux voyageurs.  De loin en loin, comme une aile de goéland, oscille une voile. Et le ballon descend toujours...

Sauvés! une île se dessine.  C'est un rocher aride, affreux; mais qu'importe, c'est la terre !  Le ballon descend encore, le guide-rope traîne dans les flots et modère la force qui l'emporte.  La nacelle atteint bientôt les vagues, mais la grève arrive et les voyageurs sautent sur le roc.

Il faut dégonfler, maintenant : à eux trois et avec beaucoup de peine, enfin, ils y parviennent.  Le ballon, son filet, son cercle, sont réunis dans la nacelle et le tout porté sur le plus haut sommet de l'île.  Les voyageurs commençaient à trouver le temps long sur leur rocher que la marée montante envahissait peu à peu, quand des ouvriers et des pêcheurs, qui avaient assisté de la côte à la descente de l'aérostat, arrivèrent avec des barques, et ramenèrent voyageurs et matériel à Plymouth.  Le lendemain, le tout était de retour à Crystal-Palace.

Le ballon français avait gagné la joute, l'aérostat anglais étant descendu sur la côte; aussi, à leur retour en France, les voyageurs furent-ils assaillis par des pièces de vers aussi élogieuses que mal faites.

— — —

L'année suivante, Perron était encore de la partie pour une ascension qui va les amener à proximité de l'Angleterre.  Redonnons la parole à Henry de Graffigny qui raconte ainsi l'aventure dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 64-65) :

Le 9 août 1880, le ballon n° 3 de l'Académie d'aérostation se gonfle à Cherbourg.  À trois heures, le sacramentel « Lâchez tout ! » retentit.  Les deux aéronautes Gauthier et Perron saluent la foule, qui les applaudit. Ils ne sont bientôt plus qu'un point, perdu bien loin dans l'immensité, au-dessus de l'océan.

Les navires à vapeur, forçant de pression, sortent de la rade et courent au-devant de l'aérostat, qui semble s'abaisser.  Dans leur nacelle, Perron et Gauthier sont tranquilles; et, pendant que Gauthier surveille le ballon, le président dessine et fait ses observations.  Là-bas, à l'horizon, comme une légère vapeur, une terre se dessine.  Est-ce l'Angleterre?  Non, c'est l'île de Wight.  Pourtant ils en sont à 160 kilomètres !

Le ballon s'abaisse, le lest s'épuise, il faut songer à la descente. Les courageux pionniers de l'air revêtent leurs appareils Gosselin. préparent le cône-ancre et se laissent aller...  Ils descendent.  À 800 mètres, un courant les reprend et les ramène vers les côtes de France. Ils passent comme une flèche au-dessus des remorqueurs envoyés à leur poursuite et ils viennent descendre sur le môle, où la foule enthousiaste les reçoit.  Ils avaient parcouru, aller et retour, près de 40 kilomètres.

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Deux ans plus tard, Louis-Auguste Perron participait à une ascension encore plus périlleuse, mais à Paris cette fois.  Citons de nouveau Henry de Graffigny dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 61-63) :

Le 14 juillet 1882, une double ascension avait lieu à Paris à la place Wagram, où devaient se faire les essais de téléphonie aérienne, à l'aide de deux ballons à peu près du même cubage de 600 à 700 mètres ; le premier, avec M. Dartois accompagné de M. Normand, partait à quatre heures dix minutes et venait tomber, à six heures, à Crespy-en-Valois.

Le deuxième, le Montgolfier, partait à quatre heures quinze minutes, monté par MM. Perron et Cottin, président et secrétaire de l'Académie d'aérostation météorologique. Ce ballon qui, par une faute grave, avait été mis dans un filet plus petit que son volume, fut au moment du départ précipité par un coup de vent sur une maison faisant l'angle du boulevard Pereire. M. Perron dut jeter alors deux sacs de lest pour franchir cet obstacle, ce qui fit monter le ballon d'un bond à 400 mètres; neuf minutes après, à 650 mètres. La dilatation du gaz ayant rempli complètement le ballon, celui-ci se trouva trop à l'étroit dans son filet et éclata. M. Cottin venait de prendre note que le thermomètre était à 28° et le vent S.-E. 1/4. S  À ce moment, un bruit sec se fit entendre ; en levant les yeux sur le ballon, ils aperçurent que celui-ci était crevé dans sa partie supérieure.

M. Perron coupa immédiatement la corde de l'appendice, ce qui fit remonter la partie inférieure en forme de parachute et atténua la vitesse de la chute ; puis il jeta les deux sacs de lest qui restaient.  Le ballon faisait des oscillations d'une amplitude de 30 à 40°.  MM. Perron et Cottin se crurent perdus, et, en lisant le petit opuscule que ce dernier a publié à cette occasion, on ressent comme lui les sensations étranges qui ont dû à ce moment suprême les agiter.  Bien que la descente n'ait duré qu'une seconde et demie, leur vie entière se déroula à leur mémoire.  Un choc formidable arrêta cette descente vertigineuse, et les aéronautes se trouvèrent suspendus à 3 mètres du sol, dans une petite cour de 10 mètres carrés au plus. Le ballon se trouvait de l'autre côté de la maison située passage Chevalier, n° 20, à Saint-Ouen ; quelques minutes après, arrivaient les membres de l'académie d'aérostation météorologique, des amis, ainsi que le fils de M. Cottin, qui, ayant assisté de Paris à la chute du ballon, croyaient retrouver dos cadavres. Ils trouvèrent les deux aéronautes en parfaite santé.

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